05 novembre 2007

L'Ami Particulier

pacomeUn des thèmes principaux du groupe Ween est la relation complexe entre amitié et fraternité. Les deux leaders du groupe, Gene et Dean Ween – en réalité Aaron Freeman et Mickey Melchiondo – sont des faux frères, comme les Ramones. Ils sont frères en Boognish. Se faire frère est une manière de sauter par-dessus le problème de l’amitié, ou de l’amitié comme problème. C’est l’amitié qui a signé, en amont, la fin des Beatles, celle du Grand Jeu ou du premier surréalisme : Lennon et McCartney, Gilbert-Lecomte et Daumal, Breton et Aragon étaient amis, et la fin d’une amitié est toujours un événement indépassable (les Ramones sont d’ailleurs nés du pseudonyme de Paul McCartney à Hambourg, Paul Ramon, comme s’ils déployaient une alternate timeline où les Beatles ne se sépareraient pas).

Le problème de l’amitié comme passion amoureuse et identité destructible, on l’entend dans la chanson « Falling Out », une chanson de White Pepper (2000) qui, dans ce contexte particulier, ressemble à la réponse qu’aurait pu faire McCartney au Lennon de « How Do You Sleep ? » : « I recall a time when we were lovers / Before you, I hadn't any others / When the bad times came along / I turned and you had gone / From the start, I loved you, I was wrong / Falling out, it's the end / May as well have never been / The cards are up, the chips are all cashed in / You won't see me again / Don't consider me your friend / Falling out - look away - it's the end » (« Je me souviens d’un temps où nous étions amants / Avant toi, je n’ai pas eu d’autres / Quand les mauvais jours arrivèrent / Je me suis tourné vers toi mais tu étais parti / Depuis le début, je t’aimais et j’avais tort / C’est la brouille / C’est la fin / Il aurait bien pu ne rien se passer / Les dés sont jetés, les jeux sont faits / Tu ne me reverras plus / Ne me considère plus comme ton ami / C’est la brouille – regarde ailleurs – c’est la fin. »)

Une chanson récente, « Friends » (2007), revient ironiquement sur cette question : « Friends in life are special / Do you want me as your special friend ? » (« Les amis dans la vie sont particuliers / Me veux-tu comme ami particulier ? »)
Michel Foucault disait que le moment où on avait commencé à se poser la question de ce que les hommes faisaient ensemble (quand la société et la famille ne les regardaient pas), n’était pas seulement la date de naissance de la discrimination homosexuelle, mais également le commencement d’un discrédit sur l’amitié. Ween reprend à son compte ce discrédit, et ne donne comme alternative que : la fraternité ou le sexe. Tout ami devient un frère, mais tout ce qui n’est plus un frère devient un « ami spécial », ce qui rend la relation objectivement douteuse. L’ami ou l’amie est celui ou celle avec qui on veut baiser. Ce n’est pas loin du constat de Picasso (qui n’était pas spécialement homosexuel), qui disait : « Je n’ai pas d’amis, je n’ai que des amants. »

Frank Zappa, avec « Freak Out ! » (et l’ensemble de sa discographie) avait inventé la contre-amitié, une salle d’attente où l’auditeur devait mériter de devenir l’égal du musicien, à travers une suite d’épreuves, le désocialisant, le dé-déterminant et ouvrant au maximum ses capacités d’écoute face à l’inconnu ou l’inouï (c’est surtout audible sur la chanson « You’re Probably Wondering Why I’m Here », gigantesque gifle au goût public). Ween invente la post-amitié, où la distance et la froideur métaphysique sont de mise entre la musique et celui ou celle à qui elle s’adresse.
L’amitié est la naissance de toute interrogation philosophique, puisque le philosophe est d’abord l’ami de la sagesse, celui qui aime la sagesse (mais qui n’est pas sage). La post-amitié nécessite donc une approche post-philosophique. Si l’ami de la sagesse se transforme en celui qui veut baiser la sagesse, alors le post-ami est celui qui a accepté une distance, une froideur radicale vis-à-vis de toutes les notions de la vie émotionnelle. C’est celui qui n’en veut plus, de cette satanée sagesse, parce qu’il en sait trop sur elle.

C’est pourquoi le post-ami n’éduque plus, n’instruit personne, mais passe et fait passer des tests. C’est pourquoi il devient un « autre » de la civilisation, et se place à l’écart du monde, des hommes et de Dieu. Les Ween ressemblent à la forme que prennent les Autres (ou les « Hostiles ») dans la troisième saison de « Lost » (sans compter le fait que Gene Ween ressemble concrètement à leur leader, Benjamin Linus). Ils font peur mais ils ne font pas vraiment mal : ils touchent moins au corps de leur suppôts qu’à leur psyché. Ils répondent à un projet non-civilisationnel aux bases inconnues, sous l’autorité d’un être spectral, mystérieux (Jacob / le Boognish), à partir duquel ils séparent les humains entre « bons » et « mauvais ». Les « Mauvais » sont ceux qui sont, dixit Mikhael, « flawed, angry, weak and afraid » (défectueux, colériques, faibles et peureux). Ils masquent artificiellement toutes les inconsistances de leur identité et ils affirment un héroïsme que dément chacun de leurs actes.

Dans le cadre de Ween, les « Mauvais » seraient ceux qui ont pensé qu’il existait, sur la Terre, quelque chose comme une mauvaise musique. Ceux qui ont décidé, en amont, d’une bonne ou d’une mauvaise musique. Ceux qui ne sont pas capables d’écouter autre chose que ce qu’ils croient aimer. Les Ween font de la musique pour tout le monde : « democrats » et « republicans », noirs, blancs, beiges, rouges, jaunes. Et ils leur feront aimer toutes les musiques qu’ils ne sont pas censés aimer : de la disco pour les punks, du gagaku pour les cowboys, du blues pour les druzes, de la salsa pour les sumos. Ne pas aimer un morceau de Ween est une faute : à partir de celle-ci, on s’exclut – de soi-même – de la grande et complexe humanité, de l’arc-en-ciel humain (ou homo !) chanté sur le « Chief Aid » de « South Park » : « In & out changin, every day and night / From the golden shores of Kansas, to the middle of Japan / Reach inside your soul and learn your fellow / There are many colors in the homo rainbow / Don't be afraid to let your colors shine » (« Changeant du dedans comme du dehors, chaque jour et chaque nuit / Des rives dorées du Kansans au cœur du Japon / Plonge dans ton âme et apprend à reconnaître ton confrère / Il y a beaucoup de couleurs dans le homo rainbow / N’aie pas peur de laisser tes couleurs briller. »)

En Boognish, tous les hommes sont frères.

Posté par thiellement à 13:08 - Commentaires [0] - Permalien [#]


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