20 novembre 2007
La Cucaracha : l'avis de Glide Magazine
"S'est-il vraiment écoulé 4 ans depuis que ces stakanovistes du do-it-yourself que sont Gene et Dean Ween nous ont offert un album studio ? Oui, c'était en 2003 avec Quebec, si l'on omet quelques sorties plus secondaires dont le groupe nous a gratifié (car il s'agit bien désormais d'un groupe, composé également de Claude, Dave et Glenn).
Depuis La Cucaracha, Gene est supposé aller bien mieux physiquement et mentalement. Tant mieux pour lui, mais la question qui nous intéresse est : dans quelle mesure cette amélioration va t-elle avoir des conséquences sur la créativité aussi débridée que prolifique du groupe ? Ween va t-il devenir aussi normal que Wilco, avec des textes de la trempe de "Maybe Sun Will Shine Today" ? Pas tout à fait.
Depuis l'instrumental qui ouvre l'album dans une ambiance de dessin animé à la soul moite de "Blue Ballon", La Cucaracha résume ce que Ween sait faire de mieux : fusionner sans effort les genres. Le thème des relations qui unissent les êtres semble être le fil rouge de l'album, depuis le presque sincère "Friends", le terne "Object", le sommet de vulgarité que constitue "With My Own Two Hand" où Dean chante : "Elle va être mon professeur de bite/Etudier ma queue/Elle va passer son diplôme de maîtrise à me baiser". Malgré ça, il se rattrape vis à vis du public féminin sur "Sweetheart of the Summer", qui comporte quelque chose de la Motown dans sa trame.
Que ce soit avec le reggae barré de "Fruit Man", le mysticisme satirique de "Spirit Walker" ou la tendresse à bon marché de "Lulabby", La Cucaracha prend le parti de faire le grand écart le long de ses 13 titres. Sans parler de cette jam de 11 minutes qui vire par moments au progressif, "Woman and Man", ni du très 80's "Your Party" qui clôt l'album, accompagné par un invité de marque : le saxo de David Sanborn.
Le Ween qui nous offre La Cucaracha n'est pas celui auquel on doit Chocolate and Cheese ou The Mollusk. Le même si le résultat manque de consistance, il comporte quand même 3 ou 4 perles qui vous feront y revenir."
08 novembre 2007
Schnitzel Records
Même si le label existait déjà, le nom de Schnitzel Records est apparu pour la première fois au dos d'un disque de Ween avec la sortie européenne de Shinola Vol.1 en 2005. Et depuis, il n'a pas chômé au niveau nouveautés : vinyles collectors (Ween Live in Toronto, maxi "Monique The Freak", single "Gabrielle"...), réeditions (l'incontourable Chocolate & Cheese, également à nouveau disponible en double vinyle comme à l'origine, mais aussi les deux premiers Moistboyz) et nouveautés (un nouvel album de Chris Harford, Moistboyz IV). Le couronnement de cette entreprise vient évidemment avec la publication de La Cucaracha, le vrai nouvel album de Ween, qui nous sert de prétexte à passer Oliver, un de ses responsables, à la question.
Te souviens-tu de la première fois que tu as entendu parler du groupe ?
Oliver : J'ai découvert Ween au milieu des années 90. Un ami n'arrêtait pas d'écouter « You Fucked Up », sur God Ween Satan, et j'ai immédiatement adoré. J'ai commencé à m'intéresser à tout ce qu'ils avaient publié et ils ne m'ont jamais déçu. Même si Ween n'était pas sur Schnitzel, ça resterait un de mes groupes favoris de tous les temps ! J'ai rencontré Greg Frey, le manager de Ween, par l'intermédiaire d'un groupe de Detroit qui s'appelle The Waxwings et qui a été la deuxième sortie du label. Greg est également le manager de Dean Fertila, qui est le chanteur et cerveau du groupe. Comme Schnitzel est un label indépendant dont les disques sont distribués dans le monde entier même si nous sommes basés à Londres, ça semblait être une bonne idée de proposer à Ween de s'occuper d'eux. Je crois que le soin qu'on porte autant au packaging qu'au choix des artistes avec lesquels on travaille a fini de les convaincre.
Après Chocolate & Cheese, vas-tu rendre à nouveau disponible tous les anciens disques ?
Je te rassure, il y en d'autres à venir...
Comment décrirais-tu ta relation avec le groupe ? C'est facile de bosser avec eux ?
Il n'y a qu'un seul groupe comme Ween. Schnitzel est juste un media par lequel ils ont la possibilité de pouvoir s'exprimer. On fait toujours notre possible pour que l'artiste parvienne à se présenter comme il le souhaite à la fois au public comme à lui-même.
Vous êtes combien à bosser à Schnitzel ?
Ca dépend des sorties. Ca change selon qu'il s'agit d'une sortie internationale ou non. On délègue certaines responsabilités comme la promo, mais on est toujours au moins quatre à la base.
Quels ont été tes premières réactions la première fois que tu as entendu La Cucaracha ?
Comme à chaque nouvel album de Ween... plein de surprises... Comme une sorte de festin musical pour adulte qui ne cesse de s'améliorer à chaque écoute.
Ween a toujours adopté une politique très permissive en matière d'échange de fichiers sur le net. En tant que maison de disques, quel est votre point de vue ?
Tant qu'il s'agit d'enregistrements de concert, nous encourageons les fans à les échanger.
Le nouvel album a fui assez rapidement sur le net. Tu penses que ça augmente la notoriété du groupe ou qu'au contraire ça diminue les ventes potentielles ?
C'est difficile à dire. Comme je te disais tout à l 'heure, on est toujours très attentifs à la qualité des disques qu'on publie. Et je ne pense pas qu'un rip de l'album à 128 kbps puisse rivaliser avec un vinyle pressé en 180 grammes ou un Cd entièrement jaune comme c'est le cas du Friends EP. Le prix qu'un consommateur va dépenser pour un digipack, par exemple, qui durera longtemps et qui est un support artistique, ce n'est vraiment rien. Quelle autre forme d'art peux-tu acheter pour si peu cher ?
Je suis très admiratif que vous publiez également les disques de Moistboyz et de Chris Harford, qui sont vraiment des projets réservés aux fans de Ween les plus enragés.
Nous les considérons séparément de Ween. Ce sont tous les deux des disques incroyables. C'est la musique qui nous intéresse en premier. Et je ne crois pas qu'on soit les seuls à le penser, si tu te souviens que Mike D. des Beastie Boys avait signé Moistboyz sur son label Grand Royal. Et Chris Harford avait décroché un deal avec Elektra bien avant que Ween obtienne le sien. Commercialement, rien ne me fait peur si je crois au projet. Nous sommes très fiers de publier des disques qu'on adore.
Penses-tu qu'il y aura un volume 2 à Shinola ?
Je pense que oui, mais je serai incapable de dire quand.
05 novembre 2007
L'Ami Particulier
Un des thèmes principaux du groupe Ween est la relation complexe entre amitié et fraternité. Les deux leaders du groupe, Gene et Dean Ween – en réalité Aaron Freeman et Mickey Melchiondo – sont des faux frères, comme les Ramones. Ils sont frères en Boognish. Se faire frère est une manière de sauter par-dessus le problème de l’amitié, ou de l’amitié comme problème. C’est l’amitié qui a signé, en amont, la fin des Beatles, celle du Grand Jeu ou du premier surréalisme : Lennon et McCartney, Gilbert-Lecomte et Daumal, Breton et Aragon étaient amis, et la fin d’une amitié est toujours un événement indépassable (les Ramones sont d’ailleurs nés du pseudonyme de Paul McCartney à Hambourg, Paul Ramon, comme s’ils déployaient une alternate timeline où les Beatles ne se sépareraient pas).
Le problème de l’amitié comme passion amoureuse et identité destructible, on l’entend dans la chanson « Falling Out », une chanson de White Pepper (2000) qui, dans ce contexte particulier, ressemble à la réponse qu’aurait pu faire McCartney au Lennon de « How Do You Sleep ? » : « I recall a time when we were lovers / Before you, I hadn't any others / When the bad times came along / I turned and you had gone / From the start, I loved you, I was wrong / Falling out, it's the end / May as well have never been / The cards are up, the chips are all cashed in / You won't see me again / Don't consider me your friend / Falling out - look away - it's the end » (« Je me souviens d’un temps où nous étions amants / Avant toi, je n’ai pas eu d’autres / Quand les mauvais jours arrivèrent / Je me suis tourné vers toi mais tu étais parti / Depuis le début, je t’aimais et j’avais tort / C’est la brouille / C’est la fin / Il aurait bien pu ne rien se passer / Les dés sont jetés, les jeux sont faits / Tu ne me reverras plus / Ne me considère plus comme ton ami / C’est la brouille – regarde ailleurs – c’est la fin. »)
Une chanson récente, « Friends » (2007), revient ironiquement sur cette question : « Friends in life are special / Do you want me as your special friend ? » (« Les amis dans la vie sont particuliers / Me veux-tu comme ami particulier ? »)
Michel Foucault disait que le moment où on avait commencé à se poser la question de ce que les hommes faisaient ensemble (quand la société et la famille ne les regardaient pas), n’était pas seulement la date de naissance de la discrimination homosexuelle, mais également le commencement d’un discrédit sur l’amitié. Ween reprend à son compte ce discrédit, et ne donne comme alternative que : la fraternité ou le sexe. Tout ami devient un frère, mais tout ce qui n’est plus un frère devient un « ami spécial », ce qui rend la relation objectivement douteuse. L’ami ou l’amie est celui ou celle avec qui on veut baiser. Ce n’est pas loin du constat de Picasso (qui n’était pas spécialement homosexuel), qui disait : « Je n’ai pas d’amis, je n’ai que des amants. »
Frank Zappa, avec « Freak Out ! » (et l’ensemble de sa discographie) avait inventé la contre-amitié, une salle d’attente où l’auditeur devait mériter de devenir l’égal du musicien, à travers une suite d’épreuves, le désocialisant, le dé-déterminant et ouvrant au maximum ses capacités d’écoute face à l’inconnu ou l’inouï (c’est surtout audible sur la chanson « You’re Probably Wondering Why I’m Here », gigantesque gifle au goût public). Ween invente la post-amitié, où la distance et la froideur métaphysique sont de mise entre la musique et celui ou celle à qui elle s’adresse.
L’amitié est la naissance de toute interrogation philosophique, puisque le philosophe est d’abord l’ami de la sagesse, celui qui aime la sagesse (mais qui n’est pas sage). La post-amitié nécessite donc une approche post-philosophique. Si l’ami de la sagesse se transforme en celui qui veut baiser la sagesse, alors le post-ami est celui qui a accepté une distance, une froideur radicale vis-à-vis de toutes les notions de la vie émotionnelle. C’est celui qui n’en veut plus, de cette satanée sagesse, parce qu’il en sait trop sur elle.
C’est pourquoi le post-ami n’éduque plus, n’instruit personne, mais passe et fait passer des tests. C’est pourquoi il devient un « autre » de la civilisation, et se place à l’écart du monde, des hommes et de Dieu. Les Ween ressemblent à la forme que prennent les Autres (ou les « Hostiles ») dans la troisième saison de « Lost » (sans compter le fait que Gene Ween ressemble concrètement à leur leader, Benjamin Linus). Ils font peur mais ils ne font pas vraiment mal : ils touchent moins au corps de leur suppôts qu’à leur psyché. Ils répondent à un projet non-civilisationnel aux bases inconnues, sous l’autorité d’un être spectral, mystérieux (Jacob / le Boognish), à partir duquel ils séparent les humains entre « bons » et « mauvais ». Les « Mauvais » sont ceux qui sont, dixit Mikhael, « flawed, angry, weak and afraid » (défectueux, colériques, faibles et peureux). Ils masquent artificiellement toutes les inconsistances de leur identité et ils affirment un héroïsme que dément chacun de leurs actes.
Dans le cadre de Ween, les « Mauvais » seraient ceux qui ont pensé qu’il existait, sur la Terre, quelque chose comme une mauvaise musique. Ceux qui ont décidé, en amont, d’une bonne ou d’une mauvaise musique. Ceux qui ne sont pas capables d’écouter autre chose que ce qu’ils croient aimer. Les Ween font de la musique pour tout le monde : « democrats » et « republicans », noirs, blancs, beiges, rouges, jaunes. Et ils leur feront aimer toutes les musiques qu’ils ne sont pas censés aimer : de la disco pour les punks, du gagaku pour les cowboys, du blues pour les druzes, de la salsa pour les sumos. Ne pas aimer un morceau de Ween est une faute : à partir de celle-ci, on s’exclut – de soi-même – de la grande et complexe humanité, de l’arc-en-ciel humain (ou homo !) chanté sur le « Chief Aid » de « South Park » : « In & out changin, every day and night / From the golden shores of Kansas, to the middle of Japan / Reach inside your soul and learn your fellow / There are many colors in the homo rainbow / Don't be afraid to let your colors shine » (« Changeant du dedans comme du dehors, chaque jour et chaque nuit / Des rives dorées du Kansans au cœur du Japon / Plonge dans ton âme et apprend à reconnaître ton confrère / Il y a beaucoup de couleurs dans le homo rainbow / N’aie pas peur de laisser tes couleurs briller. »)
En Boognish, tous les hommes sont frères.
02 novembre 2007
Les Cafards font la Fête
La Cucaracha est le disque des cafards : ceux qui trônent sur la pochette et qui, tout le long du disque, font une fête d’enfer avec les restes de la pop music. Le titre est un jeu de mots si subtil qu’il en devient invisible : il faut lire COCKROACHA, fête aux cafards – comme dans la chanson géniale de Tazartès, « Transports 01 » : « Ce n’est pas une petite affaire / De mettre au monde plein d’petits cafards / Qui feront leurs petites affaires / Et saliront tous les placards / Ce n’est pas une petite affaire / De mettre au monde de petits cafards / Qui clopinant vers la lumière / Sentiront la tristesse du noir… »
Le premier morceau, ridicule, « Fiesta », les annonce en fanfare (vous les voyez avancer sur le thème principal, joyeux, arrogants, décidés), mais, tout le long du disque, ils se servent. Sur « Object », par exemple. Ween a rarement été plus clair : « You’re just a piece of meat / And I am the butcher » (« Tu n’es qu’un morceau de viande / Et je suis le boucher »). Les cafards prennent même la peine de préciser : « They Found Your Sweater » : « Ils ont trouvé ton sweater ». Un sweater plein de petits morceaux de viande, sans nul doute. Et les « Friends » sont également une communauté d’insectes, semblables aux « amis » virtuels des pages myspace. C’est l’amitié considérée comme un simple coparasitage consenti de nos avatars, ou la socialité réduite à un continu grignotage mutuel : « A friend’s a friend who knows what being a friend is, talking with a friend / As friends we were always so close but so far away... / Friends in life are special / Do you want me as your special friend ? / Cause you're the friend that I’ve been searching for. » (« Un ami est un ami qui sait ce qu’est un ami, quand il parle à un ami / En tant qu’amis nous étions toujours si proches mais si éloignés… / Les amis dans la vie sont particuliers / Me veux-tu comme ami particulier ? / Parce que tu es l’ami que je recherche. ») Un copain est quelqu’un avec qui on partage le pain, mais un ami est la personne dont on vide le frigo sans mauvaise conscience.
Il y avait bien une tique sur leur premier album (tique qui aurait ravi, sans nul doute, Deleuze, fasciné par l’éthologie et les études de Jakob Von Uexküll sur les mondes animaux), mais c’est le cafard qui doit être considéré comme l’animal-totem de Gene et Dean Ween. Car ça n’arrête pas de manger, ce qui n’est pas si fréquent dans le monde de la pop music. On pense à la limite au « Savoy Truffle » des Beatles, et, si vous voulez, aux « Apples and Oranges » de Pink Floyd comme aux « Oranges and Lemons » de XTC, mais pas à beaucoup plus… Les Ween ont, à eux seuls, composés plus d’airs concernant la nourriture que tous les autres artistes pop réunis. Sur The Pod déjà : « Frank », « Pork Roll Egg and Cheese », et surtout « Pollo Asado », presque écoeurant tant la commande de bouffe au Tex-Mex est longue. Il faut également citer « Roses are Free », et la lasagne qu’il faut manger jusqu’au bout, « Candi » (encore une liste d’aliments), et sur leur dernier album, « The Fruit Man » bien sûr. Enfin, trois albums ont des titres purement culinaires, ce qui est déjà beaucoup : Pure Guava, Chocolate and Cheese et White Pepper. La goyave, le chocolat, le fromage et le poivre.
Et que dire de leur vision de la sexualité, qui ne va jamais sans de grandes promesses culinaires ? « Voodoo Lady » est une chanson extrêmement claire à ce sujet : « Your Lips are Hot and Spicy / Servin’up Red Beans and Rice » (« Tes Lèvres sont Chaudes et Epicées / Tu sers des Haricots Rouges et du Riz »). L’idéal féminin des Ween, c’est une serveuse lubrique.
L’embarrassant et attachant clip de « « Push The Little Daisies » met fin aux derniers questionnements : les Ween aiment manger plus que le sexe, plus que l’amour, plus que leur mère, plus que les fleurs, plus qu’une jolie fille un peu gothique, plus que Dieu et même plus que l’argent.
Mais si la nourriture est si omniprésente dans le corpus weenien, c’est également parce qu’elle résume assez bien leur relation à la musique elle-même. Les Ween sont des bouffeurs de pop : ils mangent tout ce qui traîne. Thin Lizzy, Black Sabbath, Prince, Queen, The Butthole Surfers, Santana, Cher ou Jethro Tull, aucune importance : la pop est un gros cochon dans lequel tout est bon. C’est comme une fête à laquelle ils n’ont pas été invités, mais peu importe, ils resquillent à l’entrée et s’en mettent plein la panse. C’est aussi pour cela qu’ils n’ont jamais vraiment eu le succès qu’ils méritaient : ça se voyait trop sur leurs visages qu’ils avaient tout mangé en cachette, aux dépens de tout le monde.
Le disque s’achève sur « Your Party », qui ne lésine pas sur les détails croustillants : « There were beverages laid out for the party. / There were candy and spices and tri-colored pastas. / The meat carved was drawn from succulent juices / served on platters of the purest gold. » (« Il y avait des boissons pour la fête / Il y avait des bonbons et des épices et des pates aux trois couleurs / Les tranches de viande étaient serties de sauces succulentes / Servies sur des plateaux en or massif »). Mais la chanson remercie également les hôtes de leur accueil. La pop music a fourni suffisamment de thèmes, de styles, de clichés ou de lyrisme pour que Ween puisse se servir. « La Cockroacha » n’est donc pas simplement un aveu : c’est également un disque de remerciements à tous les disques passés, présents et à venir – sans eux, Ween n’existerait pas.
01 novembre 2007
6,2 pour La Cucaracha
6,2/10, c'est la note un peu sévère qu'a attribué Pitchfork, le site internet américain qui est au rock indépendant ce que l'indicateur Bertrand est au marché de l'immobilier. Quels sont les reproches qu'adresse le journaliste Eric Harvey à La Cucaracha ? Traduction de sa chronique, et débat dans les commentaires si vous le souhaitez.
« Il est difficile de trouver aujourd’hui un fanclub aussi fidèle que celui de Ween. Depuis près de 17 ans, Ween est devenu l’opposé de ce que les fans d’indie rock recherchent de nos jours : un groupe qui prône la subversion des valeurs, se moque du sérieux qu’il est bon d’afficher et entonne des chansons au sujet de trucs aussi « marrants » que le sexe ou la drogue. Le nombre d’occasions de les découvrir n‘a fait que décupler leur audience, que ce soit via leur premier album sur Twin/Tone God Ween Stan : The Oneness, le clip de « Push th’Little Daisies » multi-diffusé par Bevis et Butthead, l’alerte « attention groupe culte » dans Sassy Magazine, le clip du très branché Spike Jonze pour « Freedom of 76 », la reprise par Phish de « Roses are Free », leur apparition lors de Crank Yankers et South Park, leur endurance réputée en concert, « Ocean Man » dans un pub pour Honda, la fois où ils ont joué « Even if You Don’t » chez David Letterman, leur hilarant jingle refusé par Pizza Hut, et j'en oublie certainement. Rétrospectivement, Ween, depuis 20 ans, est passé par tous les stades de reconnaissance. Et dire qu’ajourd'hui, tout ce dont ils auraient besoin, c'est d’un mp3 rippé à 96k sur leur page Myspace. Bah.
Si Ween a bâti sa réputation avant l’apparition de Myspace, « Friends », sur leur neuvième album La Cucaracha, ressemble à une ode à la joie simple et répétitive de cliquer pour augmenter son nombre d'amis. Sans s’arrêter pour autant au social networking : La Cucaracha est le premier album de Ween depuis l’annulation d’une partie de leur tournée à l’automne 2004 pour « raisons de santé », le mot « désintox » semblant être banni de leur vocabulaire. Si le groupe a toujours été - à juste titre - très discret au sujet de sa vie privée, le sentiment qui domine le nouvel album semble être une sorte d’approche très new-age visant à une meilleure communication avec soi-même et se reconnecter avec la société au sens large du terme.
Évidemment, c’est toujours de Ween qu’on parle, et il y a des titres comme « Shamemaker », le résultat d’une session de counselling visant à confronter ses ennemis, et « Learning to love », où comment reprendre sa vie en main par un geek fondu de hillbilly et qui semble échappé de leur album de 1996 12 Golden Country Greats. « Spirit Walker » est du Ween pur jus, avec un vocoder créant un voile d’ironie spectrale. Ce grand éclat de rire est certainement une des réussites du disque. Le morceau au piano, « Lullaby », figure déjà parmi leurs plus tendres, mais cette façon d’insister sur le fait de « dormir comme un bébé » a quelque chose de très régressif. Si quelques passages sur La Cucaracha tiennent la comparaison avec le reste de leur répertoire, c’est dommage qu’ils ne soient pas plus fréquents. Après le morceau d’ouverture « Fiesta », l’album commence avec « Blue Ballon », dont la toile de fond (boite à rythmes dans le lointain, guitares carillonnantes, chant nasal) ressemble à s’y méprendre à celle de leurs trois premiers albums. « Woman and Man » illustre parfaitement cette propension nouvelle qu’a le duo à revenir aux basiques : débutant comme une fable à la Adam et Ève (avec bongo et flûte), la chanson prend soudain une autre dimension qui ne semble que le prétexte à des solos de guitares successifs. L’ode de Ween à l’aube des sexes est suivi d'une démonstration de jusqu’où le groupe peut aller dans le pince-sans-rire. « Your Party » est une parodie particulièrement réussie de la décadence chez les WASP, le narrateur parlant à la place de sa femme et remerciant son hôte de la nuit dernière pour « les sucreries, les épices et les pâtes à trois couleurs ». Ween a même réussi à convaincre le très approprié David Sanborn pour qu’il y interprète la sirupeuse partie de sax.
En raison de leur affiliation plus ou moins évidente à des standards immédiatement reconnaissables, la production de Ween connaît des hauts et des bas, selon ce qu’ils choisissent comme matière première. La partie la plus commerciale de leur répertoire, de Chocolate & Cheese jusqu’à The Mollusk et White Pepper, a démontré que, quand le groupe fait des choix judicieux, ils peuvent interpréter et même subvertir n’importe quel genre musical (même leur 12 Golden Country Greats était particulièrement audacieux). Malheureusement sur La Cucaracha, sans doute par manque de pertinence, le duo a choisi de partir sur des bases sans saveur (ou alors, dans le cas de « Friends » , dépourvues de leur saveur d’origine), vidant résolument leur propre musique de sa vitalité. »