24 février 2008
Les archives de Weenbeat fanzine : 1ère partie
Les interviews de Ween ne sont pas légions dans la presse française : mis à part Chronic'art, aucun magazine ne semble avoir eu envie d'adresser la parole au groupe depuis la sortie de La Cucaracha. Claude Freilich, du magazine Crossroads, a rencontré Gene Ween à Paris quelques heures avant le concert du groupe à la Boule Noire en 2001. Il a utilisé une partie de cet entretien dans le cadre de son article, mais il demeure inédit dans son intégralité. Je lui avais demandé la permission de l'utiliser pour un numéro de Weenbeat Fanzine qui n'est jamais paru... Maintenant que ce blog existe, j'ai enfin l'occasion de lui rendre justice ! Je publierai également dans quelques jours la retranscription du blind-test auquel j'ai soumis Gene le même jour, lui aussi inédit.
Claude Freilich : Quelle transition entre “White Pepper” et ce que vous faisiez sur “The Mollusk” ? Vous semblez avoir privilégié une approche plus simple...
Gene : Tout est venu du fait que nos compositions se sont avérées plus directes Nous nous sommes dits qu'elles seraient plus appréciées si c'était nous qui les enregistrions et si nous le faisions en studio, de manière professionnelle. Nous ne nous imposons jamais de limitations et il s'est trouvé que ces chansons étaient plus "pop" qu'autre chose. C'est pour cela que nous avons poussé cet aspect à l'extrême.
Auparavant, même si vous ne sortiez pas de "concept album" au sens strict du terme, il y avait toujours comme un fil, qu'il soit constitué par des collages, des éléments surréalistes ou autres idiosyncrasies ?
Oui, je crois qu'il est bon de passer à quelque chose de différent. (rires)
Subliminalement avec ce titre et cette pochette blanche on ne peut pas ne pas penser à qui vous savez ! (Rires)
Oui nous sommes tous deux des grands fans des Beatles. Je n'aime pas avoir à l'admettre car on a toujours l'air un peu idiot en disant ça mais c'est vrai. Notre producteur un jour nous a dit : " Peut-être que ce sera votre Sgt. Pepper's ou votre White Album !"
On se demande toujours jusqu'à quel point il n'y a pas chez vous une démarche parodique, comme sur « Pandy Fackler » qui semble tout droit sorti de Steely Dan.
Il n'y a aucun pastiche. Je m'en défends toujours. En fait nous sommes aussi des inconditionnels de Steely Dan et nous aimons tout deux la musique sincèrement. Nous en écoutons tellement que quand nous écrivons un morceau nous allons comme naturellement utiliser des éléments empruntés à d'autres artistes Mais à chaque fois que nous sonnons comme tel ou tel artiste c'est parce que nous l'aimons et ceci n'a rien à voir avec une quelconque satire.
Comment conciliez-vous cet élément de loufoquerie et de "fan attitude " ?
Ça n'a rien de conscient J'aime faire des chansons toutes simples et je n'aime pas les musiques qui manient la dérision et la distanciation. Quand vous entendez quelque chose, ça doit avoir un impact sur vous, ça peut vous rendre amer ou extatique, aussi je ne vois pas l'intérêt d'essayer de déboulonner un genre ou de le tourner en ridicule.
En même temps votre musique a toujours véhiculé un côté "fini "...
Oui, mais cela vient du fait que nous écrivons sur des sujets qui traitent de la vie en général et quand vous commencez à parler de cela vous êtes amené à parler de l'amour, des soucis, de l'absurdité de certaines choses et c'est à partir de cela que nous approchons la musique. Dans ces cas-là, l'humour ne peut que naturellement faire surface. Je ne vois rien le mal à cela, quand vous mettez ce type de choses en exergue, les gens pensent que vous êtes des comiques troupiers, mais vous et moi comprenons que nous ne faisons que nous divertir ! (Rires)
Comment vous viennent vos idées et démarrez-vous toujours sur le côté incongru des choses ?
C'est assez variable. Souvent la musique vient d'abord et nous essayons de visualiser un contenu verbal qui pourra s'y greffer. Ensuite nous trouvons un titre accrocheur et nous écrivons alors la chanson. Souvent pourtant, et surtout dans cet album, nous adoptons la technique du « courant de conscience ». Sur “She's Your Baby” par exemple, nous avons laissé les mots grandir d'eux-mêmes et nous avons privilégié l'écriture automatique. Dans ces cas-là vous ne vous préoccupez plus du sens qu'ils peuvent avoir et vous ne vous demandez même plus qu'ils ont un sens ou non
Vous sentez-vous proches d'écrivains du courant de conscience comme Virginia Woolf, James Joyce ou Henry James ?
Tout à fait. C'est dans ces moments-là que vous avez l'impression de puiser dans ce qui se passe au plus profond de votre cerveau ; c'est ce que nous appelons " The Node ". C'est cette petite sphère que nous avons tous et c'est toujours assez drôle de laisser les gens décrypter les puzzles que nous leur présentons ! C'est un jeu qui pour vous a un sens mais jamais au niveau du conscient et c'est cela qui est intéressant ! C'est notre définition du " cool " (Rires)
Y-a-t-il pour Ween la volonté de subvenir la perception des gens ?
Oui, en quelque sorte. C'est pour nous une manière de filtrer nos fans : faire en sorte que ceux qui puissent être désarçonnés par le fait que nous fassions un album " country " soient éliminés. Les gens doivent être capables d'accepter quoi que ce soit que nous leur proposions puisque ça fait partie de notre démarche.
Éclairez-moi. “Falling Out” doit-il juste être perçu comme une simple chanson country ?
Absolument, c'est un titre qui parle d'un de nos amis et dans lequel nous avons voulu véhiculer une certaine émotion. Nous sommes des fans de musique country et nous avons fait venir des musiciens de Nashville pour jouer dessus et même tourner avec nous.
Parlez-moi de votre tournée country...
C'était un autre moyen de dérouter nos fans et nous ne cherchions pas à figurer dans les charts country. (Rires) On ne peut pas dire que ça a soulevé les foules mais aujourd'hui c'est un genre qui redevient populaire et quelques personnes l'ont apprécié. Le plus étonnant est que ce soit surtout en Angleterre que ça a bien marché.
Votre humour est plus proche du " nonsense " anglais que de la grosse artillerie US non ? (Rires)
Au départ oui, nous nous sentions beaucoup d'affinités avec l'Europe mais aujourd'hui nous faisons des efforts conscients pour percer le marché américain. Nous tournons beaucoup là-bas mais c'est un pays si énorme ! Nous avons quand même réussi à jouer à Austin devant 5.000 personnes et ça s'est très bien passé. A San Francisco nous sommes plutôt populaires, à New York aussi.
Comment vivez-vous lofait d'être appréciés des critiques mais relativement ignorés du public ?
A cet égard, on pourrait presque nous voir comme des Européens se concentrant sur la meilleure manière de réussir aux States. (Rires)
Pour en revenir à « Falling Out », il y a quand-même des éléments peu orthodoxes, la voix par exemple...
C'est avant tout un morceau traditionnel avec des guitares acoustiques, nous avons juste un peu compressé les vocaux qui lui ont donné un son « à la Kinks ». Ça reste néanmoins une chanson simple et directe.
“The Grobe” m'a fait penser à de l'acid rock et à un groupe US de la fin des 60's nommé The Blue Cheer.
Oui, le nom me dit quelque chose. C'était tout à fait ça : de la fuzz, de la distorsion, etc... La genèse en été purement acoustique puis nous nous sommes rendus compte qu'il nous fallait lui donner ce traitement heavy et saturé.
Comment s'opèrent en général vos idées d'arrangements ?
Sur ce titre par exemple, c'était lié aux paroles et à l'ambiance du morceau. Nous nous sommes dit qu'il fallait même intensifier cet aspect et nous avons ralenti “The Grobe” à l'extrême.
Le nom "Grobe" a-t-il un sens ?
C'est encore notre procédé du courant de conscience. Il nous est venu comme ça et sa sonorité colle parfaitement à l'atmosphère du titre. Nous aimons bien inventer des noms, "Ween " par exemple est un néologisme comme en font les gosses : il amalgame "Wuss" qui veut dire "chatte" et "Peen" qui signifie « pénis » ! (Rires)
En tant que duo de qui vous sentez-vous les plus proches ?
J'ai une démarche de fan, aussi j'ai des affinités avec tous les artistes que j'adore. Bien sûr mon duo idéal est Lennon-McCartney.
Et si je vous demandais si vous vous voyiez comme des non-conformistes ou comme des sorciers de studio à la Todd Rundgren ?
Je vois ce que vous voulez dire (Rires). Contrairement aux apparences nous ne sommes pas très créatifs en studio, nous ne sommes pas ce qu'on appelle "a smart band" (un groupe futé). On est assez bricoleurs en fait et on aime enregistrer aussi vite que possible : la quantité plutôt que la qualité, ce qui est une forme de paresse. (Sourires)
Je n'en suis pas si sur ! (Rires)
On est un peu entre ces deux catégories : j'adore être en studio et à la base, j'adore m'entendre sur les bandes, et Dean aussi d'ailleurs ! Oui, je me sens effectivement beaucoup d'affinités avec Todd, et aussi avec tous les francs-tireurs du rock.
Le fait qu'on ait du mal à vous catégoriser est-il une chose sur laquelle vous jouez ?
Ça nous plaît bien mais nous ne pensons pas vraiment à cela. Nous sommes avant tout des songwriters, l'habillage vient par la suite mais nous sommes plutôt désinvoltes à cet égard. On ne fait pas trop d'efforts !
Vous êtes des cossards intellos en fait !
En un sens oui. Mais on travaille beaucoup à ne pas être perçus comme des intellectuels ! (Rires)
Sexe et Drogues et Rock ? (Rires)
On pourrait le formuler de cette façon (Rires). Oui, "cossard intello", ça me convient bien ! Tant qu'on ne nous prend pas pour des benêts.
Comment trouvez-vous alors l'équilibre entre la désinvolture et le sérieux ?
Nous sommes assez relaxes en studio mais nous n'abandonnons un morceau tant que nous n'en sommes pas satisfaits. Les gens qui nous comprennent nous prennent au sérieux, nous essayons juste de créer un son qui soit adéquat.
Quelle est votre définition du "Ween Sound'' ?
Une bonne mélodie et de bons textes se conjuguant pour façonner des chansons toutes simples que n'importe qui pourrait écouter.
Que viennent faire des instrumentaux comme “Ice Castles” alors ?
C'est un exercice de style psychédélique avec des effets spéciaux visant a créer un rendu cotonneux.
El de quel parolier Ween se seul-il le plus proche ?
J'ai beaucoup emprunté à Randy Newman. II est très sarcastique mais en même temps ses observations sont toujours réalistes et fort judicieuses. Il ne se moque pas véritablement de ce qu'il dépeint ou alors il se moque également de lui-même.
05 février 2008
Flashback
Mexicola demandait dans un commentaire laissé hier : "quel souvenir gardez-vous du passage de Ween en 2003". Et même si Arnoz lui a déjà répondu, je n'ai pas pu m'empêcher de mettre en ligne le compte-rendu que j'avais réalisé à l'époque, histoire de convaincre les derniers indécis (s'il en reste).
Vingt-quatre heures après que les lumières se sont rallumées, j'entends encore ce sifflement au fond de mes oreilles. Il faut dire qu'en prenant place au premier rang, appareil numérique à la main, j'avais pris des risques. Dont celui de me prendre trois heures de Ween dans la face. Et ça n'a pas raté : même si les conditions techniques n'étaient pas aussi bonnes qu'à la Boule Noire il y a trois ans (le groupe se plaint de ne pas avoir de retours, des techniciens s'activent sans succès), les frangins ont balancé la sauce jusqu'à épuisement du public. Quelques minutes avant le début du concert, les rumeurs courent bon train : Claude Colman (batteur), victime d'un accident de la route l'an dernier, sera-t-il sur scène ce soir ? Que cache le fait que Dean Ween ait autant maigri ? La date est-elle complète ?
Ween, c'est devenu une affaire de famille. Celle formée par une légion de fans, venus de Rennes comme de Bordeaux ou de Strasbourg pour répondre à l'appel du Boognish un soir de décembre alors qu'il pleut et que personne, je dis bien personne, n'a jusqu'ici accordé à leur dernier album, sorti en août dernier, l'attention qu'il mérite. Et pourtant Quebec rappelle ce que Ween sait faire de mieux : un condensé de 30 années de rock américain relevé au poivre blanc et au sirop d'érable. Ce groupe est depuis ses débuts inqualifiable, mais tâchons de le résumer ainsi : deux adolescents s'étant hissés pieds nus à la hauteur de leurs idoles. Black Sabbath, Wings, Prince, Hendrix, Motörhead, Doobie Brothers, Van Halen, Neil Young... Ween les a tous assimilés pour aujourd'hui dépasser la somme de leurs influences. Même quand ils sont en tournée depuis 6 mois, ils trouvent encore l'énergie de retourner pendant deux heures trente 400 fans en transe.
La sortie européenne du petit dernier ayant été tardive, ils ont choisi de ne pas trop s'appuyer dessus pour élaborer une setlist qui passe tous leurs albums en revue (et presque l'intégralité de The Mollusk), des premiers énervements en basse fidélité jusqu'à la consécration des studios et la signature sur une major. Revenus de tout (Finalement en licence sur le label Sanctuary, ils ont failli revenir à l'autoproduction), partis de nulle part ou presque (Trenton dans le New Jersey), Ween compte un public de fidèles très en avance sur les nouvelles technologies : des sites internet ont permis très tôt aux fans disséminés de par le monde d'échanger informations, documentation et fichiers audio/vidéo, ce avec la bénédiction du groupe qui a toujours encouragé l'enregistrement de ses concerts. A une seule condition : qu'ils ne soient jamais vendus. Régulièrement, des kamikazes tatoués du Boognish font exploser sur Ebay la cote des CD gravés n'obéissant pas à cette loi afin que personne ne soit tenté de les acheter. L'équivalent de quinze albums inédits, composés de démos, d'archives et de live, sont en effet gracieusement mis à disposition de ceux qui font l'effort de les chercher. Les nombreux sites régulièrement mis à jour donnent les indices qu'il faut pour les trouver. Une webradio diffuse 24h/24 des archives sonores inépuisables, véritable torrent de classiques captés lors de leurs nombreuses tournées et de performances extravagantes. Et bientôt une webtv et un logiciel de peer-to-peer qui leur sera exclusivement dédié.
Ween n'a jamais flirté avec le succès. Dean & Gene sont souvent l'objet de malentendus, comme celui qui consiste à croire qu'ils ne sont que d'habiles imitateurs, voire des champions du second degré. Pourtant tout dans leur musique n'est que fervent hommage aux géants de la pop music : sous leurs allures d'iconoclastes (ils détournent sur leur deuxième album la pochette du Greatest Hits de Leonard Cohen), ce sont de réels passionnés qui, toujours à l'encontre des modes, savent à chaque fois étonner par leur savoir-faire excentrique. Dire que Beck leur doit beaucoup est une litote. Les Daft Punk en sont fans. Et vu le nombre de musiciens qui se pressent à chacun de leurs concerts (encore hier soir à Paris : Herman Düne, The Married Monk, mais aussi Bosco, Alex Gopher...), leur réputation n'est plus à faire. Car c'est aussi un phénomène scénique intense, jouant la carte de la générosité là où beaucoup se contentent du minimum. Ceux qui les ont vu une fois en redemandent, rien que pour le plaisir de hurler à nouveau les paroles de You Fucked Up, le morceau qui ouvre leur premier album paru en 1990, vibrante déclaration à la belle-mère de Gene (« You fucked up/You bitch/You really fucked up/You fuckin' nazi whore... »). Même si le répertoire d'hier soir était complètement différent de celui d'il y a trois ans (les classiques tels que Freedom of 76 ou Voodoo Lady ont été mis de côté au profit de morceaux plus rares comme Now I'm Freaking Out ou Greg the Bunny), ils n'ont pas oublié You Fucked Up et j'ai sué, hurlé, dansé, remercié, rappelé tout ce que j'ai pu.
Ils sont revenus deux fois, histoire de lâcher quand même un extrait du petit dernier (Zoloft, un hymne aux anti-dépresseurs) et Buenos Tardes Amigo, ce western-spaghetti musical qui les a fait connaître du public français. Parmi les premiers rangs, les paroles sont sur toutes les lèvres : « You killed my brother last winter/You shot him three times in the back/In the night I still hear Mama weeping/Oh Mama, still dresses in black »).
Les lumières rallumées, tout le monde est un peu sous le choc. Les mots ont du mal à retranscrire l'émotion vécue. Alors que les conversations vont bon train, Dean Ween tente de se frayer discrètement un chemin vers le bar. A sa plus grande surprise, il est accueilli par une ovation digne d'un chef d'État. Pas de répit pour l'idole fatiguée.
Avant que je finisse par regagner mes pénates, François me faisait remarquer combien il est bon d'être fan d'un groupe. Mis à part deux frangins barbus et leur cousin suisse, je n'en connais pas d'autres que Ween qui méritent autant l'amour qu'on peut leur donner. Et qui vous le rendent au centuple, en monnaie de singe marqué d'un petit logo hirsute que certains se sont déjà fait tatouer en signe d'indélébile d'allégeance. Ween, c'est plus qu'une histoire de culte. C'est à la vie à la mort. A nos nuits, à nos jours. A l'éternel retour de la chance. Et du Québec libre.
03 février 2008
Ween à Paris le 11 mai prochain !
La nouvelle m'avait été annoncée dans la semaine, et je cherchais le bon moment pour vus en parler, ne sachant pas encore si elle était officielle ou pas. Mais j'ai été pris de cours par mes lecteurs : un mail d'un fan particulièrement vigilant, et puis un commentaire laissé sur ce blog hier soir par l'irréductible Martial, qui propose l'organisation d'un bus Bordeaux-Paris pour venir voir le concert (voir commentaires du précédent post) ! C'en est trop et je suis obligé de lâcher l'info : Ween sera en concert à Paris, à la Maroquinerie (comme la dernière fois, il y a 5 ans), le dimanche 11 mai 2008. A ce que j'ai pu voir, la location n'est pas encore ouverte, mais retenez votre soirée : It's Gonna Be A Long Night.
