17 mars 2008
La seule interview de Ween parue dans un magazine français en 2007
On ne peut pas dire que la parution de La Cucaracha ait été suivie de beaucoup d'échos dans la presse française qui, depuis la parution de Quebec, semble un peu avoir laché les frères Ween au moment même où leur discographie, sortant de la trilogie pop Chocolate & Cheese -The Mollusk-White Pepper, retrouvait le goût du risque. Chronic'art est certainement l'exception qui confirme la règle, et puisque le numéro dans lequel l'article consacré aux frangins n'est plus en kiosque et que son auteur est d'accord, publions-le ici.
Artistes conceptuels, chanteurs situationnistes, meilleur groupe de rock post-moderne du monde ? Le duo Ween revient avec un vrai-faux album de fête, La Cucaracha, nous révélant encore une fois l’envers du décor du grand cirque de la pop culture. Rencontre.
Par Wilfried Paris (avec l’aide de Pacôme Thiellement)
Ween (combinaison des mots Wuss et Penis) est un groupe de rock alternatif fondé en 1984 à New Hope, Pennsylvanie, par Aaron Freeman (rebaptisé Gene Ween) et Mickey Melchiondo (Dean Ween) lorsqu’ils étaient encore lycéens. Après 23 ans de carrière, dix albums « officiels » et des milliers d’heures d’enregistrements, les deux adorateurs du Boognish (le démon grimaçant et couronné qui leur sert de logo) ont une cohorte de milliers de fans fidèles aux Etats-Unis mais ne font figure que de curiosité en France (sans doute parce que les français comprennent très mal la langue anglaise). Pourtant, Ween est un des groupes les plus importants du monde. Nous allons ici vous expliquer pourquoi.
Tout est dans Ween
D’abord, sachez que tout est dans Ween et Ween est dans tout. Un amateur de musique pop pourrait très bien n’écouter que du Ween. La particularité du duo est de pouvoir tout jouer, et donc de tout jouer. Des premiers enregistrements lo-fi dans les 90’s (God Ween Satan, The Pod, Pure Gueva) jusqu’aux récents albums plus confidentiels (Quebec, Shinola, La Cucaracha), en passant par les grandes épopées pop sur la major Elektra (Chocolate and Cheese, The Mollusk, White Pepper), à l’exception d’un album enregistré en 1996 à Nashville et exclusivement composé de chansons country (12 Golden Country Greats, qui ne comporte en fait que…10 titres), Gene et Dean Ween ont rendu hommage, pastiché, réinterprété, revisité ou tout simplement refait tous les plus célèbres songwriters pop de l’après-guerre : Prince, Bowie, George Harrison, Paul McCartney, Motorhead, Phil Collins, parmi tant d’autres. Jouant avec virtuosité de tous les genres musicaux (pour des concerts qui peuvent durer jusque trois heures de temps), pop, rock, métal, reggae, samba, jazz, folk, funk, blues, chansons de marins, new-wave, Ween sait tout jouer (Gene Ween, joint par téléphone : « Il faut de toutes les couleurs dans le homo-rainbow. »). Quelque part entre les Rutles (le groupe des Monty Python qui pastichait les Beatles), Spinal Tap ou les Residents, Ween est le groupe post-moderne ultime, qui synthétise toute notre culture pop, mieux que les Beatles (car les Beatles sont morts), mieux que Beck, copiste scientologue. Car les frères Ween, plutôt situationnistes humanistes, sans mauvaise conscience ni ressentiment, font en sorte que leurs reproductions soient souvent mieux que les originaux (de meilleure chansons, de meilleures interprétations, de meilleures idées), et les condamnent au néant, en les synthétisant, les résumant et en les ramassant en une seule pièce parfaite. La pop music semble condamnée à n’être qu’un ensemble de brouillons dont Ween tirera les versions définitives. Ainsi, après le It’s Gonna Be A Long Night de Ween, toute autre chanson de Motorhead semblait être devenue la répétition du détournement de Ween, ou « le plagiat par anticipation » du morceau de Ween, forcément meilleur. Ainsi les disques de Prince sont-il devenus moins bons depuis Chocolate and Cheese. Comme si Gene et Dean, vampires-incubes paillards et rigolards sous l’influence de leur dieu Boognish, avaient vidé de son sang et de son âme le petit Roger Nelson pendant son sommeil, devenu livide pantin désarticulé. Toute la discographie de Ween est ainsi à entendre comme une entreprise anarchiste (et salvatrice) de dévitalisation de la pop culture, et le meilleur exemple en est l’album White Pepper : dérobant son poivre au Sergeant Pepper des Beatles, Ween l’affadissent, le blanchissent, l’essorent, et lui enlèvent volontairement tout son piquant, pour nous révéler la vérité derrière les apparences, l’imposture que constitue la culture de masse (processus identificatoires, vampirisme, idolâtrie), le néant qu’elle recèle.
Faiseurs de honte
Car les frères Ween ne se contentent pas de juste mieux reprendre des formes éprouvées, ils produisent aussi dans leurs réinterprétations des commentaires sur la musique pop, par l’exagération et la dérision : ainsi le pied de batterie énorme sur leur dernier titre reggae, The Fruit Man ; ainsi l’utilisation outrancière de l’auto-tune (programme qui permet d’ajuster les voix à la bonne tonalité sur Protools) sur Spirit Walker, qui renvoie Cher, Madonna et Mercury Rev dans l’espace infini où personne ne les entend chanter. L’exagération des effets est une manière ici de dénoncer la prééminence des moyens sur les fins dans la pop, et la plupart des chansons de Ween relèvent de tels questionnements politiques, éthiques, qui mettent à l’épreuve la manière de vivre et de penser, la moralité de leurs auditeurs. Selon Aaron, « Ce que nous essayons de faire avec la musique, c’est de sortir les hommes de la boue. Je vois tellement de transparence, de faiblesse, de consumérisme aveugle dans la société d’aujourd’hui… La règle de Ween, c’est : nous allons vous tester. Nous essayons toujours d’isoler les gens et s’ils ne sont pas cools, ou ‘politiquement corrects’, nous essayons de trouver leurs faiblesses et de les exploiter, pour le bénéfice du monde (rires). Notre chanson Shamemaker (‘When I feel ashamed / It makes me so scared/ It makes me want to hurt you / Shame makers’) est souvent très mal reçue, les gens nous disent ‘Oh, mon Dieu, je ne peux pas supporter ça’ et on leur répond ‘Ok, n’écoute pas, vas donc essayer de sauver les ours polaires’. Si tu n’es pas capable d’écouter Ween, on ne veut pas de toi. »
Caractère destructif
Le merveilleux second degré de Ween passe évidemment par les paroles des chansons, qui se permettent toute les licences « explicites », comme You fucked up sur God Ween Satan, écrit en l’honneur de la belle mère de Aaron (« You fucked up / You bitch / You fuckin’ nazi whore »), ou With my bare hands, sur La Cucaracha (« She's gonna be my cock professor / Studying my dick / She's gonna get her masters degree / In fuckin' me ») et si certaines âmes sensibles ont vus dans les lyrics de Ween de la violence, de la vulgarité ou du racisme (comme un acteur parfait, Gene Ween peut chanter avec une multitude de styles différents : l’accent irlandais, noir-américain, jamaïcain, porto-ricain, etc.), ils ont le même rôle cathartique et exultant que chez les frères Farrelly, South Park ou Andy Kaufman. « Notre influence principale est Randy Newman, qui a fait toute sa carrière avec des chansons comme Rednecks, qui parle de « smart ass new-york jews » de « niggers » ou de « redneck jews ». Il n’était pas raciste mais il essayait juste de voir à quel point votre peau était fine et si vous étiez capable d’écouter son message. Si vous n’aviez pas la sagesse de supporter tout ça, alors vous ne pouviez pas apprécier son art. De la même manière, Ween n’est pas juste un groupe de blagues. ». De fait, certaines personnes peuvent être sincèrement émues par des chansons de Ween, comme celle qui clôt La Cucaracha par exemple, Your Party, chanson de quadras rangés qui remercient leur hôte pour la fête (« We had the best time at your party / The wife and I thank you very much »), sur des soli du saxophoniste smooth David Sanborn. La party est finie, et ce pourrait tout aussi bien être aussi la fin du monde, se dit-on à l’écoute de cette parfaite bluette sentimentale… Il y aurait tout un livre à écrire sur Ween et la place nous manque. Disons qu’ils sont de géniaux songwriters, de gentils vampires, de vrais amis, enfin des caractères destructifs, qui font le vide, qui font de la place, pour que naisse une nouvelle aurore. Vive Ween.
10 mars 2008
Les archives du Weenbeat fanzine : 2ème partie
Quelques minutes après Claude, votre serviteur se retrouve en face du même Gene pour un blind-test accéléré : faute de temps (20 minutes, planning promo oblige), nous n'écouterons pas les disques. Je laisse donc notre homme réagir spontanément à mes diverses suggestions, et qui sont la plupart du temps tirées de l'incroyable lot de reprises dans lequel le groupe puise chaque soir.
Band on the Run : The Wings (sur « Band on the Run », 1973, EMI)
Gene : C'est un disque qui appartenait à ma mère, je l'écoutais beaucoup. J'ai dû le découvrir à sa sortie, je devais avoir 8 ou 9 ans. A l'époque, je ne savais pas du tout qu'il s'agissait d'un ex-Beatles. Le premier disque des Beatles que j'ai écouté était « Sergent Pepper's Lonely Heart Club Band, the Soundtrack » (avec The Bee Gees, Peter Frampton, Alice Cooper, Aerosmith... - nda), je l'ai acheté après avoir vu le film. Mais je ne savais rien des Beatles à l'époque, je l'ai acheté parce que c'était la bande originale. Ensuite j'ai entendu le véritable album des Beatles, mais les versions étaient beaucoup moins bonnes (rires). Je ne m'en vante pas souvent.
Tu préfères les Wings aux Beatles ?
J'adore les premiers disques solo de Paul Mc Cartney, en particulier "Ram". Sinon je n'ai pas de préférence.
Tu penses que les Wings ont pu avoir une influence sur Ween ?
Certainement. Mais je crois bien que, malgré toute l'admiration que je peux avoir pour Paul Mc Cartney, c'est John Lennon qui m'a le plus marqué dans ma façon d'écrire.
Paranoid : Black Sabbath (sur « Paranoid », 1971, Warner)
J'étais en train de fumer de la marijuana la première fois que j'ai entendu ce disque, je planais vraiment. Je devais avoir 16 ou 17 ans, un jour de neige. C'était intense. J'adore Ozzy Osbourne. C'est une des plus grands rock stars au monde.
Tu as un album préféré dans sa discographie ?
Probablement « Paranoid ». Et la compilation "We Sold Our Soul For Rock & Roll". Ozzy a beaucoup influencé ma manière de chanter. Je sais l'imiter à merveille.
I Saw The Light : Todd Rundgren (sur « Something/Anything ? », 1972, Bearsville/Rhino)
C'est vraiment une découverte très récente. Auparavant, je détestais. Je crois qu'il faut vraiment une certaine maturité pour l'apprécier. C'est grâce à un ami qui habite une maison sur les rives du New Jersey que j'ai pu me faire un nouvel avis sur lui. Nous buvions des Rhum-Coca et nous écoutions de la musique ensemble, il faisait chaud et il a eu la bonne idée de mettre "Something/Anything ?". Je suis allé l'acheter peu après. Mais c'est le seul disque de lui que j'ai. Je l'aime beaucoup, surtout le disque 1.
Il a été question qu'il produise « White Pepper »...
Oui, il était sur le point de le faire. Mais c'est nous qui avons refusé. Il nous a fait un peu peur. Il demandait beaucoup d'argent C'est un peu comme un forfait : tu le payes et il réalise ton disque de A à Z. C'était vraiment trop risqué : on avait peur de se retrouver avec un disque qui ne nous plaise pas et qui aurait coûté très cher. Je crois que la goutte qui a fait déborder le vase, c'est quand il nous a expliqué qu'il allait tout faire en numérique, sans utiliser la moindre bande magnétique. Avec tout le respect que je lui dois, je crois que nous ne nous serions pas entendus.
1999 : Prince (sur « 1999 », 1983, Warner)
Quand j'étais adolescent, j'habitais dans un complexe immobilier où je traînais souvent avec deux filles, Sharon et Cheryl. Ce sont elles qui m'ont fait découvrir "Little Red Corvette". Au lycée, ensuite, tout le monde écoutait Prince. Ce n'est vraiment qu'avec « Purple Rain » que j'ai commencé à m'intéresser à lui. Je le considère encore comme un chef d'oeuvre. Sur ce disque, son génie est tellement évident. J'aime beaucoup sa façon de chanter et son attitude, cette façon d'être à l'aise partout. J'essayais vraiment de lui ressembler quand j'étais ado.
Que penses-tu de sa carrière ?
Tous les problèmes qu'il a rencontré avec sa maison de disques l'ont vraiment fait péter les plombs. Mais c'est un génie, un excentrique de première, et tu ne peux pas t'attendre à ce que sa production soit toujours au niveau. Il a aussi déconné, comme l'a fait John Lennon dans les années 70. Quoi qu'il fasse aujourd'hui, j'ai toujours le plus grand respect pour lui. Il a vraiment écrit des classiques.
Tu l'as déjà rencontré ?
Non, je suis déjà allé dans ses studios, à Paisley Park, mais je ne l'ai jamais vu. Je crois que je serai très impressionné. C'est vraiment un de mes héros. Je ne saurai pas quoi lui dire.
Riders of the Storm : The Doors (sur « L.A. Woman », 1971, Elektra)
Il y a encore 5 ans, je détestais ce groupe. Mes parents étaient tous les deux des grands fans, et j'ai vraiment grandi en écoutant leurs disques. Quand nous avons signé avec Elektra, nous avons reçu tous les deux l'intégrale des Doors. C'est à partir de là que j'ai commencé à réécouter leurs disques avec une autre oreille, en particulier « LA Woman ». Mais je ne suis pas un fanatique non plus.
Ohio : Neil Young (sur « Déjà Vu », 1970, Warner)
Je suis un énorme fan de Neil Young. Je le mets au même niveau que Prince. Comme beaucoup de gens, j'ai appris à jouer de la guitare en écoutant les disques de Neil Young parce qu'il utilise des accords très simples. Si tu connais les accords en D, C et G, tu peux jouer la plupart de ses chansons. J'aime beaucoup toute la période "Harvest". Je crois même que la première chanson que j'ai appris à jouer était "Tell Me Why", sur "After the Goldrush". Pour Mickey, c'était "Ohio".
Close My Eyes Forever : Lita Ford/Ozzy Osbourne (sur « Lita », 1988, RCA)
Mon ancienne copine avait acheté ce titre sous la forme de cassette-single, et elle l'a oublié dans ma voiture quand elle est partie. Je l'ai écouté très souvent. Je n'aimais pas beaucoup cette chanson, mais je l'ai écouté tellement de fois au volant qu'elle a commencé à me rentrer dans la tête.
Hot For Teatcher : Van Halen (sur « 1984 », 1984, Warner)
Tout le monde dans le groupe adore Van Halen. C'est un morceau qu'on a commencé à jouer pendant les balances, jusqu'à se rendre compte qu'on le maîtrisait plutôt bien. J'aime beaucoup l'énergie derrière Van Halen, ce truc très adolescent : boire des bières, conduire à fond, aller en boîte lever des filles... (rires). Je n'ai pas d'album favori, c'est juste certaines chansons. C'est Mickey le vrai fan.
No More Tears : Ozzy Osbourne (sur « No More Tears », Epic, RCA)
Je ne sais pas pourquoi on a enregistré cette chanson. Je suppose qu'on était complètement défoncés. J'arrive à chanter exactement comme lui, alors c'est très amusant à faire.
Tu me conseilles un de ses albums solos ?
Les deux premiers. "Diary Of A Madman". Mais de toute façon, il y a de bons morceaux sur tous ses albums solos.
Jin & Juice : Snoop Dog (sur « Doggystyle », 1993, Death Row)
Deux disques que je ne me lasserai jamais de recommander : « Doggystyle » de Snoop et "The Chronic" par Dr Dre. Mickey et moi étions complètement obsédés par eux quand ils sont sortis. Je crois que nous n'avions rien écouté d'autre pendant deux ans J'adore le hip-hop, qu'il vienne de la côte Est comme de la côte Ouest. Ça dépend plus des artistes que de la provenance. J'aime aussi beaucoup "The Carnival" par Wycleef Jean, je l'écoutais encore hier soir. Le Wu-Tang, Biz Marquee...
C'est un style qui ne vous a jamais tenté ?
Non. Je n'oserai pas. Ce n'est pas mon style.
Takin'It To The Streets : Doobie Brothers (sur « Takin'It To The Streets », 1976, Warner)
C'est un bon groupe. Mon préféré, c'est Michael Mc Donald, mais il a juste été dans le groupe pendant deux ans. J'arrive aussi assez bien à l'imiter, Mickey me demande toujours de le faire. C'est un truc typiquement américain : s'asseoir sur le porche de sa maison, faire des steaks au barbecue, boire une Budweiser , rouler un joint et écouter les Doobies (rires). C'est dur à expliquer à des Européens (rires).